Organisation spatiale des sites et hypothèses quant au contrôle de la production
Comme on le verra dans la partie suivante, nombre de stations de résiniers sont associées à des sites de fabrication du fer, entre autres pour des raisons techniques. Mais il ne faut pas oublier
que ces sites, pour la plupart antiques, devaient être exploités par une population capable d’en organiser la production, le conditionnement, le stockage et la diffusion à grande échelle. On
remarquera sur la carte la grande densité de stations de résinier en certains endroits, qui peuvent résulter, comme nous l’avons montré, d’un changement du lieu de production au fur et à mesure
de l’éloignement de la forêt. La forêt a d’ailleurs été la première à subir les conséquences d’un tel artisanat, en témoignent les défrichements observés en ces endroits. Rien ne dit que les
clairières ont effectivement été crées à l’époque du fonctionnement de cette industrie, toutefois, rien en prouve à ce jour le contraire.
Ces sites de taille peu imposante et pour la plupart en matériaux légers pouvaient donc tout autant approvisionner la famille et un marché local qu’un commerce bien plus florissant, comme nous
l’avons montré. A cette échelle, il s’agissait alors d’organiser la production, chaque cellule familiale n’exportant pas sa propre et maigre production. On peut imaginer que chaque unité
proposait son surplus à un colporteur qui collectait ainsi toute la production de la région afin de la centraliser pour l’exporter vers le Sud, le transport étant bien trop lourd à organiser au
niveau individuel. Au vu de la proximité entre les stations de résinier et les grandes et petites villae, il n’est pas difficile d’imaginer un contrôle probable de celles-ci sur la
production de poix, tout comme sur celle du fer et de la céramique sigillée.
La proximité entre villae et stations de résiniers avait déjà été évoquée par Alain Trintignac (Trintignac 1999) à l’échelle du département, en particulier pour le cas de la
villa de Rouveret, située sur le causse Méjean non loin de la Malène. Cinq stations de résiniers se trouvaient en périphérie de la villa, dans un rayon de 3 Km autour, qui
devaient entretenir avec elle des relations privilégiées : les stations se chargeaient de récolter de distiller la résine qui devait être purifiée et stockée dans la villa avant
d’être introduite sur le marché. Cette petite ferme semble devoir en grande partie son essor et sa transformation en véritable villa au premier siècle à l’industrie de la résine, en
témoignent le grand nombre de dépotoirs de tessons d’urnes à résine et la découverte d’un four à résine dans la villa. La villa périclitera au second siècle de notre ère,
n’entraînant pas dans sa chute toutes les stations de résiniers périphériques. On peut penser que soit elles dépendaient d’une autre villa, soient elles ont continué à produire pour le
marché local, soit elles se sont organisées autrement. L’abandon de la villa semble, selon les hypothèses actuelles, être lié à l’arrêt de la production des ateliers de sigillée qu’elle
desservait également en bois, les artisans résiniers de la villa étant également dépendants des bûcherons. La même remarque peut être faite au sujet de la villa de Pont Plan.
A l’échelle de la zone étudiée, on peut rattacher nombre de stations de résiniers à des villae ou des fermes de moindre importance, en témoigne la carte présentée plus haut.
La fabrication du fer
L’étude des zones de production métallurgique sur le territoire national est née il y a peu car les vestiges sont ingrats et de surcroît difficiles à interpréter. Toutefois, au vu de
l’importance de cette production pour l’économie gabale, il semble intéressant de développer ici cet aspect. Les explications générales concernant la fabrication du fer sont tirées de l’ouvrage
Le Fer (Mangin 2004) et sont appliquées, autant que faire se peut, à la zone d’étude afin de mieux comprendre cette activité caussenarde.
Les sites
Les sites concernés sont : CAN 12, CAN 32, CAN 37, CAN 78, CAN 79, CAN 81, CAN 82, CAN 83, CAN 84, CAN 85, CAN 95, CAN 100, CAN 107, CAN 108, CAN 110, CAN 117, CAN 125, CAN 126, CAN 127, CAN
128, CAN 130, CAN 131, CAN 132, CAN 137, CAN 138, CAN 141, CAN 156, CAN 157, CAN 163, CAN 164, CAN 167, CAN 176, CAN 177.
Certains sites sont clairement des petits sites de réduction du minerai de fer, d’autres sont visiblement liés à une exploitation en dur, d’autres sont des forges ou fours à griller le minerai
retrouvés dans des villae.
Une ressource non négligeable : les minerais de fer
Le fer est le minerai le plus courant à la surface du globe et il est le métal dont la production est la plus répandue. Il peut permettre d’étudier l’organisation d’une industrie dans la
diachronie et son impact sur le paysage.
Le fer est un élément chimique du groupe des métaux. A température ambiante, c’est un solide, il a pour point de fusion 1536°C mais peut se
ramollir à une température inférieure. Sa dureté augmente avec sa teneur en carbone, formant ainsi un alliage dont la température de fusion minimale est de 1150°C. Le nickel, le chrome, le manganèse, le soufre peuvent entrer en composition dans ces alliages et modifier les propriétés du matériau selon la
volonté de l’homme.
Les minéraux riches en oxydes et hydroxydes comme l’hématite, la magnétite, la goethite, la sidérite et la limonite ont été utilisés dès l’origine pour produire le fer. Certaines roches
contiennent une proportion élevée de fer et on les considère comme minerais si elles sont techniquement exploitables. Aujourd’hui, seuls les grands gisements avec des teneurs élevées sont
exploités, ce qui n’était pas le cas dans les périodes anciennes ou l’on constate une exploitation des petits gisements. Faute de minerai, on note que les hommes ont utilisé toutes les ressources
locales quelqu’en soit la qualité.
Les minerais de fer sont divers et résultent de processus géologiques différents. Il existe entre autres des minerais sédimentaires comme les minerais oolithes qui se sont formés par
l’accumulation sur le fond de la mer de concrétions, les oolithes. Celles-ci se sont créées par précipitation d’un excès de fer dans l’eau de mer peu profonde. Ces gisements de nos jours
souterrains peuvent mesurer plusieurs centaines de mètres de long sur quelques mètres d’épaisseur et le minerais contient alors bien souvent moins de 20% de fer.
Le Tertiaire a, lui, vu naître dans les régions émergées des latérites/ferralites en raison du climat humide. Les oxydes de fer ont alors formé des concrétions irrégulières (pisolithes) déposées
par l’érosion dans les karsts creusés par les eaux dans les roches calcaires. Ce sont les minerais sidérolithes. Ces gisements sont souvent discontinus, essentiellement constitués par des poches.
Ce minerai, présent sur la bordure du Massif Central, peut être séparé de sa gangue par lavage et la teneur du concentré atteint alors 50 %.
Il faut enfin citer les minéralisations plus restreintes : les formations d’altération superficielle et pédogénétiques. Le fer, qui ne se prête pas à être mis en solution dans les eaux de
surface, s’accumule souvent sous forme de nodules ou de rognons dans les sols. En France, certaines régions sont privilégiées et possèdent un important potentiel en la matière, en particulier
celles sont le substrat géologique est formé de sédiments mésozoïques. Ainsi, certains minerais de fer sous forme de concrétions ferrugineuses peuvent être obtenus de façon très simple, lors d’un
ramassage de surface dans les champs labourés ou le lit des rivières. Ce mode d’approvisionnement était encore pratiqué au XIXe siècle comme une activité annexe des paysans.
Le fer existe donc sous forme de nodules sur les causses, mais on peut également obtenir le métal en réduisant le minerai présent dans le grès ferrugineux. Plusieurs stations de réduction de
minerai et de forge ont été repérées sur la commune de La Canourgue, le plus difficile étant de proposer une datation pour ces sites. Nous avons qualifié d’antiques les sites ayant fourni du
matériel autre que les scories et qui permettait d’affirmer leur antiquité, à savoir la céramique et les tuiles tegulae. Pour les autres, en l’absence de matériel typique d’une période
ou d’une autre, c’est le contexte archéologique qui a permis de proposer une datation : si sur un même site coexistent une station de résinier et une station de réduction du minerai, il se
peut qu’elles aient fonctionné ensemble.
Du minerai à l’objet : une chaîne opératoire complexe
Sur le terrain, on retrouve peu d’éléments permettant de caractériser les différentes phases de la fabrication et de l’utilisation du fer ; la plupart du temps, il ne reste que les déchets,
en particulier les scories.
La chaîne opératoire, selon les connaissances actuelles et par comparaison avec d’autres régions, semble être la suivante. Le minerai est transformé par étapes en un objet fonctionnel, chaque
étape étant caractérisée par des modifications de la matière provoquées par des gestes techniques. Les rubriques encadrées correspondent à chaque étape ; sur la gauche est mentionné ce que
l’artisan garde, sur la droite se trouvent les déchets que l’on peut espérer découvrir en archéologie. Pour les causses, il faut adapter ce schéma général, à savoir qu’il faut remplacer
l’extraction du minerai par la collecte en surface de la matière première. Lors de nos prospections, nous avons systématiquement relevé la position du minerai présent en surface au fur et à
mesure de nos rencontres afin de les lier dans l’interprétation aux zones de réduction.
Le minerai subit un traitement métallurgique au cours duquel on provoque une réaction qui permet au métal de se former. C’est une réaction de réduction qui requiert l’utilisation d’un fourneau
pour la confiner et d’un combustible riche en carbone, qui agit comme agent réducteur. Le monoxyde de carbone est capable de réduire les oxydes de fer à l’état métallique entre 1000°C et 1300°C, la réaction se fait alors à l’état solide car le point de fusion du fer est de
1536°C, c’est la méthode directe de réduction. Le métal produit est souvent impur, il faut l’épurer en chassant les particules non
métalliques par martelage. Ensuite, le forgeage vient donner sa forme à l’outil, puis au cours de son utilisation, l’outil peut être réparé ou recyclé. Selon C. Dunikowski et S. Cabboï
(in Mangin 2004) la chaîne opératoire de la fabrication du fer comprend à la fois l’approvisionnement en bois, en charbon de bois, en argile et sable et bien sûr en minerai. Toutes ces
composantes pouvaient faire l’objet d’un échange mais il est vrai que la commune de la Canourgue était plutôt bien lotie en la matière, en particulier pour la partie localisée sur le
plateau : le bois issu de la forêt omniprésente, l’argile de la vallée, les charbons de bois récupérés dans les foyers ayant servi à la fabrication de la poix étaient des ressources que les
habitants possédaient en abondance, sans oublier le minerai bien sûr. Sur certains sites, nous avons pu retrouver non seulement les scories et les nodules de minerais de fer, mais aussi des blocs
de grès ferrugineux figés en train de « fondre », la preuve même que nous étions bien sur un site de réduction du minerai.
Des traitements minéralurgiques à l’opération de réduction
Parfois, le minerai est enrichi avant réduction grâce à des traitements complexes en particulier concassage à l’aide de maillets de pierres sur une aire de battage ou un grand bloc plat et
lavage. En effet, plus les particules de minerai sont fines et plus la réaction de formation du métal sera rapide car elle se fait à partir de la surface. On peut aussi chauffer le minerai à
quelques centaines de degrés car en atmosphère oxydante les minéraux qui contiennent le fer subissent des transformations : de nombreuses particules sont évacuées sous forme de gaz et la
teneur en fer augmente, ce qui permet de réduire le minerai avec une moindre consommation d’énergie et donc de combustible. Cette opération de grillage peut se faire tout simplement en jetant le
minerai dans un feu quelques heures. Ces opérations minéralurgiques permettent à des gisements en apparence pauvres en fer de fournir une grande quantité de minerai utile.
Vient ensuite la réduction, qui est l’étape au cours de laquelle on transforme le minerai en métal. Elle a lieu dans un espace confiné, le fourneau. On mélange les minerais entre eux et on y
additionne le combustible, le tout étant déposé dans le four par la partie supérieure. On note parfois aussi l’ajout de calcaire qui améliore le taux de libération du fer en prenant sa place dans
les scories, comme sur le site d’Oulches. Le four allumé, le métal se forme et parallèlement se créent des déchets nommés « scories ». Le charbon de bois, plus que le bois lui même, est
le combustible le mieux adapté à la réduction du minerai car la combustion du charbon dégage de la chaleur et du monoxyde de carbone qui réagit avec les oxydes de fer pour former du fer
métallique et du gaz carbonique, réaction résumée dans l’équation-bilan suivante (Mangin 2004) :
Cette réaction démarre dès 650°C pour atteindre une efficacité notable autour de 1000°C. On remarquera que la réaction se produit à l’état solide car la température de réduction est inférieure au point de fusion du fer
(1536°C). Toutefois, il y a dans le minerai une certaine proportion d’autres éléments comme la silice, l’alumine, la chaux parfois et ces
oxydes ne sont réduits par le carbone qu’à des températures plus élevées que le minerai de fer ; pour pouvoir séparer le fer de ceux-ci, il faut les faire fondre autour de 1200°C. Cette matière liquide qui s’écoule par gravité et se sépare du métal se nomme la scorie. Il est à noter qu’elle comporte une proportion non
négligeable d’oxydes de fer. Cette méthode, dite méthode directe de direction, est la seule qui existe jusqu’au Moyen Age : le fer métallique est produit à l’état solide, il n’y a pas de
coulée de métal.
Quelques éléments de datation
- L’évolution des techniques de réduction
D’après l’état actuel de la recherche, la fabrication du fer a pris son essor en Occident à partir de la seconde moitié du premier millénaire avant notre ère, et en particulier aux IIe et Ier
siècles avant notre ère comme en témoignent les fortifications gauloises qui présentent plusieurs milliers de clous en fer. Jusqu’à la fin du XVe siècle, le métal est produit à l’état solide au
bas fourneau et bénéficie d’évolutions techniques notables comme l’utilisation de la force hydraulique dès l’an Mil pour actionner les marteaux et activer les soufflets puis plus tard les hauts
fourneaux. Ces derniers sont plus grands et mieux aérés, produisent une température plus élevée et sont donc capables de produire de la fonte liquide ; mais les plus anciens hauts fourneaux
connus à ce jour datent du XIIIe siècle et il faut attendre le XVIe siècle pour que cette technique supplante la précédente.
- La morphologie des fours
Le bas fourneau est une structure qui délimite un espace confiné semi-ouvert. Le minerai et le combustible sont introduits par le haut et déposés côte à côte alors que l’air arrive par le bas.
D’après les données de fouilles d’autres sites français, les fours sont la plupart du temps construits en terre crue par modelage du terrain ou montage de briques ou bien construits avec divers
matériaux : pierres à l’extérieur, revêtement argilo-siliceux à l’intérieur, tuiles, briques… Sur nos sites, nous n’avons trouvé en prospection aucun élément de four. De la TCA a été relevée
sur certains sites mais l’absence de brûlure permet de penser qu’il s’agit de la toiture ou d’éléments de construction de l’atelier et non des éléments de fours.
Des fours de différents types ont existé. Toujours d’après l’état actuel des connaissances, les bas fourneaux à scories piégées existent du VIIIe siècle avant notre ère à la Tène finale :
ils se caractérisent par l’absence de système d’évacuation externe des scories. Une fosse creusée sous la cuve est destinée à les recueillir. Les structures sont le plus souvent détruites à la
fin de l’opération pour récupérer la masse de fer, mais il arrive parfois qu’un dispositif d’accès à la partie inférieure destiné à récupérer le produit métallique et retirer les scories existe.
Les bas fourneaux à scories écoulées comportent eux un dispositif d’évacuation des scories et ont été réutilisés un grand nombre de fois, comme l’attestent les nombreux rechapages d’argile. Des
estimations envisagent que chaque emplacement de fourneau laténien ou romain a pu être utilisé 4000 fois.
Essai de caractérisation des sites trouvés sur la zone étudiée
Les scories retrouvées en prospection sont pour la plupart le résultat d’une coulée. Le second type de fourneau semble donc être celui qui a été utilisé ici. De façon très schématique, la
majorité des sites apparaissent donc postérieurs à La Tène. De plus, on a souvent remarqué que la concentration de scories apparaissait dans une parcelle au niveau d’une rupture de pente, il se
pourrait donc qu’il s’agisse de fourneaux utilisant le relief pour être confinés dans une fosse creusée dans la terre. En effet, l’isolation thermique est souvent renforcée par l’encastrement de
la cuve dans le terrain qui facilite également l’accès à la partie sommitale. Par ailleurs, nous avons noté que la majorité des ferriers étaient exposés aux vents dominants, certainement dans le
but délibéré de favoriser le tirage. Enfin, certains sites ont particulièrement attiré notre attention, à savoir la découverte de scories de réduction (bien coulées) dans des abris sous
roche : que penser de cette association entre la fabrication du fer et l’abri dolomitique ? S’agit-il d’apports postérieurs ? De recharges du sol ? Le site a t-il vraiment été
utilisé comme lieu de production du fer ? Le problème principal reste à mon avis le manque de vent, l’abri étant par définition abrité des vents dominants, et la très grande humidité qui y
règne. L’énigme reste donc entière. On peut aussi penser que les scories ont été amenées là postérieurement par des enfants ou qu’elles ont été utilisées après coup comme remblai. Il se pourrait
donc que dans cette zone de dolines, les sites de réduction du minerai aient été associés d’une manière ou d’une autre avec des abris dolomitiques. Il est pour l’instant difficile de préciser la
datation de ces sites.
L’organisation des « ateliers »
C’est en comparant les sites entre eux que s’ébauche peu à peu une organisation spatiale de la fabrication du fer. Sur le plan national, on constate le plus souvent une spécialisation des lieux
de production : sur chaque site ne sont exécutées que certaines tâches, alors que les matières premières, les produits intermédiaires et les produits finis sont échangés. Il est à ce stade
de nos investigations difficile de lier plus précisément la production primaire (collecte du minerai, réduction), les industries de transformation (forge) et le circuit de distribution du métal,
son utilisation et son recyclage. Ces notions dépendent en effet de nos connaissances des scories, qui il est vrai, sont difficiles à appréhender. On remarque toutefois une différence notable
entre certaines scories bien coulées dont on sent bien qu’elles sont tout droit issues de la réduction et d’autres scories plus brutes, dont il est difficile de dire si elles résultent d’un échec
de la réduction (il faut maîtriser de nombreux paramètres pour une réduction réussie) ou d’une activité de forge. Nous nous sommes servi du contexte naturel et archéologique pour établir des
hypothèses quant à la réelle destination d’un lieu de production : si à proximité immédiate d’un site présentant des scories nous avons découvert des nodules de fer naturel ou du grès
ferrugineux, alors nous avons considéré qu’il s’agissait au moins d’un site de réduction, sinon le doute persiste. De plus, il ne faut pas oublier qu’un modèle intégré est imaginable, à savoir la
présence sur un même site de plusieurs étapes de la chaîne opératoire, ce qui complique encore un peu plus l’interprétation.
En effet, il est parfois délicat en prospection de dissocier les déchets de la réduction des déchets de la forge. Nous n’avons rien trouvé d’autres que des scories. Parmi les scories issues de la
forge, on sait qu’il existe des scories constituées de matériaux argilo-sableux, des scories grises denses qui résultent du refroidissement d’un liquide silicaté riche en oxydes de fer, des
scories riches en oxydes de fer etc. Par comparaison entre le mobilier rencontré en prospection lors de notre inventaire et ces éléments, seuls quelques éléments non coulés et pourtant riches en
fer apparaissent, pouvant peut-être résulter d’une activité de forge…. Mais ne l’oublions pas, les scories coulées ne sont pas forcément issues de la réduction du minerai car des écoulements
peuvent se produire dans le foyer de forge et les scories non coulées ne sont pas forcément issues de la forge mais peuvent être le résultat d’une mauvaise maîtrise ponctuelle d’une des nombreux
paramètres qu’exige l’opération de réduction.
Enfin,autour du four devaient exister d’autres aires d’activité de l’atelier comme les zones de stockage et de préparation du minerai et du combustible ainsi que les zones de déchets. Ce sont ces
zones de déchets que l’on retrouve la plupart du temps (ferriers). Il ne faut pas non plus oublier la présence proche des habitations. Sur quelques sites ayant livré des scories, nous avons
retrouvé de la céramique commune permettant de penser que la vie domestique et l’atelier coexistaient à quelques mètres près.
En ce qui concerne le rôle du personnel dévolu à cette activité métallurgique, plusieurs hypothèses déjà mentionnées dans l’ouvrage cité plus haut (Mangin 2004) viennent à l’esprit : des
forgerons étaient peut-être occupés à temps plein dans les villae et les grands sites de production du fer mais certainement que les pasteurs et agriculteurs devaient aussi travailler le
fer pour leur propre compte et leurs besoins ponctuels (entretien du matériel, recyclage, réparations) ou pour le compte d’une villa. Concernant le nombre de personnes qu’un site
moyen site pouvait faire vivre, des estimations ont été faites pour Les Martys en comptant quatre ouvriers par fourneau et en doublant le nombre obtenu pour avoir une idée du nombre total
d’hommes y travaillant afin de tenir compte de la main d’œuvre dévolue à l’approvisionnement en minerai et charbon de bois. Ensuite, il faut ajouter leurs familles. Pour les causses, il semble
qu’il faille reconsidérer ce schéma car l’absence de mines et la facilité déconcertante avec laquelle on peut collecter le minerai en surface peut laisser imaginer que cette tâche n’était pas
effectuée par un personnel particulier mais par tout un chacun (femmes, enfants). En ce qui concerne le statut des forgerons, on pense qu’une partie non négligeable de la population devait
savoir effectuer les travaux communs d’entretien et de réparation mais les techniques plus sophistiquées et plus dangereuses devaient requérir une main d’œuvre spécialisée. Une tombe du
Champ del Mas à Banassac permet de confirmer l’affirmation du statut social du forgeron, du moins sa volonté d’emporter avec lui dans sa tombe les symboles de son métier (pelle et pince associées
à l’urne cinéraire).
L’association entre les stations de résiniers et les sites de fabrication du fer
Les auteurs Loir et Trintignac auteurs ont déjà mentionné le lien entre stations de résiniers et sites de réduction du minerai de fer, tout d’abord en constatant la présence de scories et de
fragments d’urnes à résine sur les mêmes sites. Dans notre corpus, 9 sites présentent cette association directe, et nombreux sont les stations de résiniers et les sites de réduction
du minerai qui sont proches géographiquement sans pour autant avoir été inventoriés ensemble. Cela s’explique d’abord sur le plan technique : comme nous l’avons déjà mentionné, la réduction
du minerai de fer requiert un combustible du type charbon de bois. Or, celui-ci est produit en grandes quantités par l’activité des résiniers qui, eux, utilisent le bois. Il est donc tout à fait
logique de retrouver sur un grand nombre de sites cette association qui permettait d’économiser de la matière première, et donc du temps et de l’argent, tout en permettant une grande efficacité
dans la gestion des ressources. Le charbon de bois est en effet le résidu solide de la cuisson réalisée à l’abri de l’air dans un espace confiné, permettant ainsi la concentration du carbone, ce
qui était le cas dans les stations de résiniers et les fours à chaux.
De plus, on peut penser que ces activités exigeant un foyer et produisant une certaine nuisance avaient vocation à être reléguées en un même lieu placé légèrement à l’écart, ne serait-ce que pour
éviter la propagation du feu et des odeurs. Enfin, on ne sait si la réduction du minerai à cette échelle requérait vraiment la présence de personnes à temps plein, à savoir que la station de
résinier et le site de réduction auraient pu être conjointement gérés par le même groupe de personnes vivant non loin et maîtrisant l’art du feu.
Utilisation et commerce du fer
Le fer est utilisé pour la construction des murs gaulois, comme en témoigne César (Guerre des Gaules, VII, 23). Il est aussi très apprécié dans la fabrication des outils et des armes et
permet une augmentation de la productivité. Il est utilisé tant par le groupe (travaux) que par les particuliers (outils quotidiens). Le fer appartenant à ces derniers s’use bien plus vite car il
est très utilisé et doit donc être reforgé ou réparé et débarrassé de sa rouille. On peut donc parfis se passer de production en réajustant le stock. Au vu de l’abandon par les soldats d’une
grande quantité de fer, on peut penser que l’armée romaine était largement satisfaite en fer, ce métal n’était donc ni rare ni luxueux. Mais pour le petit peuple, le matériau devait être
accessible sans être pour autant à bas prix, en témoignent les nombreuses récupérations. Pline l’ancien parle du ferrum gallicum au même titre que le fer parthique, sérique et norique
(Histoire Naturelle, XXXIV, 144-145).
Sur le plan national, plusieurs sites fouillés montrent que le commerce du fer ne répondait pas à des critères de proximité : ce n’est pas parce qu’une région pauvre en fer se trouve à côté
d’une région riche en fer qu’elle va s’approvisionner auprès de celle-ci. Ce constat pose donc la question des circuits de distribution du métal. Le fer n’était il échangé qu’à l’intérieur même
de chaque cité ? Il se peut qu’il y ait eu différents niveaux : un commerce de proximité de pains de métal bruts ou à peine transformés, un échange à plus longue distance à partir de
produits finis ou du moins de pains prêts à l’emploi. On sait qu’à l’époque protohistorique circulaient des barres de métal comportant une poignée. A l’époque romaine, on en connaît aussi mais
sans poignée. Le fer a ainsi pu circuler à la Protohistoire et à l’Antiquité sous forme de produits bruts, de masses produites au bas fourneau ou de barres prêtes à l’emploi ayant subi une
première transformation. Ces barres sont connues par des dépôts, mais aussi par l’iconographie funéraire et ont également été retrouvées dans des épaves échouées en Méditerranée, c’est dire
l’importance du commerce de ce métal. De plus, quelques informations écrites existent au sujet de la production du fer pour la période gallo-romaine : Posidonius, au début du Ier siècle
avant notre ère, fournit des renseignements repris par Strabon (Géographie, IV,2,2) selon lesquels des mines de fer se trouveraient chez les Bituriges Cubes et chez les Pétrocores.
César le confirme en 52 avant notre ère (Guerre des Gaules, VII, 22). Pour que les auteurs antiques mentionnent la production gauloise, il fallait donc qu’elle soit d’une certaine
importance.
Des réseaux de sites ?
Sur le plan national, on sait que depuis le début du Premier Age du Fer, on sait produire le fer à partir de ses minerais les plus faciles à traiter, les oxydes. A partir du second Age du Fer,
les centres de production semblent attirer et fixer les populations qui se consacrent à la fabrication du fer. Avec la Conquête, les lieux de production du fer sont toujours en activité et
semblent s’intégrer au réseau de sites contemporains. D’après l’état actuel des recherches françaises, deux fourneaux étaient le plus souvent associés du Ier siècle avant notre ère au haut Moyen
Age, même si les ferriers sont distants de quelques dizaines de mètres.
Les vestiges retrouvés en prospection sur notre zone d’étude font apparaître certaines zones de concentration des ferriers. On peut se demander si ces ferriers étaient effectivement contemporains
et fonctionnaient ensemble ou si, bien que contemporains, ils fonctionnaient indépendamment. On peut aussi penser qu’ils ne sont pas tout à fait strictement contemporains et qu’ils correspondent
en réalité à un déplacement des zones de production d’un endroit à un autre tout simplement pour se rapprocher de la forêt défrichée au fur et à mesure. Le problème principal est l’absence de
datation précise pour la plupart des sites, certains n’ayant même pas livré de mobilier autre que les scories. Ce problème restera donc pour l’instant à l’état d’hypothèses. Il est toutefois
important de noter que c’est la forêt qui a eu en premier lieu à subir les conséquences de cette activité : les quantités de charbons de bois ingurgitées par cette industrie étaient
considérables, bien que la solution de l’association avec les résiniers existât. Le charbonnage dépendant des ressources locales, c’est certainement le résineux qui était ici utilisé. A titre
d’exemple, aux Martys, lors d’une campagne d’expérimentations réalisée en 1991, il a fallu 200 Kg de charbons de bois pour traiter 200 Kg de minerai, ce qui a permis de produire 90 Kg de scories
et 30 Kg de fer. En mesurant la masse de scories retrouvées sur place, on peut estimer la masse de charbon de bois correspondante et donc le volume de bois brut exigé par la réduction et par là
même le nombre d’hectares de forêt qu’a nécessité cette activité. Le plus souvent, les environs immédiats des fourneaux étaient assez vite déboisés, ce que l’on a aussi pu remarquer pour la zone
étudiée. On peut penser que les hommes ont vite défriché une zone afin d’installer leurs fourneaux et, voyant la forêt s’éloigner de jour en jour de leur lieu de travail, ont pu déplacer celui-ci
de proche en proche. Il ne faudrait donc pas voir tous ces sites comme ayant fonctionné en même temps, créant ainsi un bassin de fabrication du fer, mais plutôt comme étant des fourneaux utilisés
successivement, à moins que l’hypothèse contraire, à savoir l’existence de complexes sidérurgiques, ne soit la bonne. En l’absence de données de fouilles, il est difficile d’en dire plus. En
effet, sur cette commune, tous les sites de fabrication du fer ont été découverts en prospection et il est regrettable qu’aucun d’entre eux n’ait fait l’objet d’une campagne plus approfondie. De
plus, la présence de scories peut ne pas indiquer un site de fabrication du fer mais une structure utilisant les scories comme fondations, remblais, recharge de voies, comme il était commune de
le faire dès l’Antiquité. Quelques sondages seraient donc les bienvenus afin d’évaluer le taux de petits ferriers révélant effectivement un site de fabrication du fer.
Le contrôle de la production : hypothèses
Que penser du contrôle effectué sur la fabrication du fer par les peuples locaux ? Tout dépend de la période considérée. Pour la Protohistoire, il n’est pas interdit de penser qu’un lien
unissait les sites de fabrication du fer et les sites fortifiés. Non contents de posséder le minerai et les ressources nécessaires à sa réduction, ainsi que la technique, les habitants de la
région ont certainement cherché à protéger leur précieux trésor. Il se peut que ces sites aient contrôlé à un moment ou à un autre les lieux de réduction du minerai de fer situés en contrebas.
Cela peut donc s’étendre de la Protohistoire au Moyen Age, au vu de la durée de l’occupation de ces sites de hauteur. Il faut aussi dire que la plupart de ces fortifications sont situées non loin
des cheminements anciens, à savoir les drailles qui drainaient les troupeaux mais aussi certainement les hommes et leurs marchandises. De plus, on remarque la disposition stratégique de ces sites
de hauteur qui s’implantent logiquement sur un mamelon surélevé du causse, dominant ainsi la vallée et les parcelles situées en deçà, et par là même les voies de passage. Sur le plan national,
l’état des connaissances permet d’affirmer que des sites de forges faisaient partie intégrante des habitats groupés, en particulier au premier Age du Fer. Du IVe siècle avant notre ère à l’époque
romaine, les fouilles ont plutôt montré qu’ils étaient situés près de la muraille. Rien n’est dit au sujet des sites de réduction. On le voit, il est donc difficile, en l’état actuel des
connaissances surtout dues à la prospection, de prouver le lien entre les sites fortifiés dès la Protohistoire et les ateliers de fabrication du fer, même si cette hypothèse nous semble très
intéressante. En effet, il ne faut pas oublier que le fer, comme la poix, devait trouver un débouché commercial évident dans le sud de la Gaule qui avait besoin de ces matériaux, pour la
construction de bateaux et pour le cerclage des tonneaux, entre autres.
En ce qui concerne la période gallo-romaine, plusieurs pistes sont évoquées dans l’ouvrage signalé plus haut (Mangin 2004). On pense que certains complexes miniers et métallurgiques étaient aux
mains des cités, comme celle des Ségusiaves qui contrôlait la production de plomb (CIL, XII, 5700). Des inscriptions vellaves en témoignent aussi (CIL XIII, 1576,1577). Mais on
pense également que les personnages cités pouvaient être des représentants locaux d’une institution liée au Conseil des Gaules, l’arca ferrariarum ou caisse des mines de fer. Il se peut
enfin que des particuliers aient tiré parti de la fabrication du fer, qui pouvait dépendre des villae. Parfois, ce peut être aussi un procurateur de l’empereur qui administrait entre
autres les mines de fer qui appartenant à l’Etat, par l’intermédiaire de fermiers nommés conductores.
Dans la zone étudiée, on remarque un lien entre les établissements ruraux et les ferriers recensés. Prenons plus spécifiquement le cas des sites potentiellement liés à une villa. Dans le
cas de réduction du minerai dans la villa, on peut penser tout d’abord à une consommation courante de la production, mais aussi pourquoi pas à un réseau local d’alimentation des autres
fermes. De plus, chaque villa devait aussi disposer d’une forge. On peut également constater, comme ailleurs en France, l’association spatiale entre une villa romaine et des amas de
scories de réduction situés non loin. Voir le cas de Pont Plan et les autres…
On peut donc penser qu’une élite locale, de tradition indigène ou non, a pris le contrôle économique de ces sites, tout comme les stations de résiniers et les ateliers de production de céramique
sigillée, afin d’en tirer un profit non négligeable constituant à la fois son capital économique et son fief rural. Mais cela reste bien sûr à prouver.
En ce qui concerne l’antiquité tardive et le haut Moyen Age, rien ne dit que la production se soit interrompue, au contraire. Au plan national, des manufactures d’Etat
« fabricae » destinées à la production d’armes comme à Argentomagus chez les Bituriges et Augustodunum chez les Eduens sont attestées (Notitia
Dignitatum, Occ., IX, 31). Pourquoi n’en serait-il pas de même chez les Gabales ? La route du fer qui permettait d’écouler la production dans les cités avoisinantes peut très bien
s’être maintenue par la suite. Le faible nombre de sites datant de ces époques dans notre corpus ne nous permet pas d’en dire davantage mais cette hypothèse serait à développer.
La fabrication de la chaux
Les sites
Nous avons pu inventorier en prospection 15 fours à chaux, tous découverts par Pol Le Lay. Aucun n’avait donc auparavant été inventorié. Les sites concernés sont : CAN 90, CAN 91, CAN 92, CAN 11, CAN 112 associé à de l’urne à résine, CAN 114, CAN 121, CAN 122, CAN 123, CAN 124, CAN 149, CAN 165, CAN 166, CAN
172, CAN 173.
Caractérisation des fours à chaux et chronologie
Ils sont pour la plupart constitués, du moins ce qu’il en reste, de la même façon, à savoir qu’ils mesurent environ 8 m de diamètre, qu’ils se présentent sous la forme d’un bourrelet d’un mètre
de hauteur, à peu près circulaire, délimitant un espace creux de plusieurs mètres de profondeur. Tous ces sites ont été découverts par Pol Le Lay et inventoriés lors de notre étude, il est donc
difficile, en l’absence de données de fouilles et d’avis de la part des spécialistes, d’en dire plus. La végétation, qui a toutefois permis de conserver les vestiges, ne nous a pas non plus aidés
à lire correctement les structures. Toutefois, nous avons pu remarquer que la partie creuse interne était visiblement constituée de pierres ; il est difficile de dire si elles sont assisées
ou non, les ronces et buis ne permettant pas d’y voir clair. De la chaux a parfois été retrouvée à proximité immédiate (cf. CAN 90). On peut noter que ces sites se situent tous dans des zones de
calcaire en plaques, facile à extraire du sol : cela peut se faire à la main, en un simple ramassage de surface. Il était donc aisé d’utiliser la ressource naturelle dominant ici, le
calcaire. De plus, ces fours sont situés dans de petites vallées, là où le vent pouvait s’engouffrer. Ils ne sont pas à proximité immédiate des sites archéologiques connus, peut-être pour
épargner aux habitants les nuisances, mais dans les environs proches tout de même. Ce que l’on peut remarquer, c’est qu’ils se situent dans des zones déjà mises en valeur par d’autres artisanats
(fer, résine), ce qui pourrait faire penser qu’ils sont gallo-romains, mais cela reste une hypothèse.
En raison du manque criant de mobilier sur ces sites, difficile d’en dire plus quant à leur datation. Par comparaison avec d’autres régions, on sait que les fours à chaux ont existé
dès l’Antiquité et que leur utilisation a perduré jusqu’à peu. Il serait donc hasardeux d’en dire plus. On sait que la chaux était utilisée dans le mortier romain et par la suite également.
Etant donné que nombres d’habitats romains fouillés sur la zone d’étude ont livré des murs jointoyés au mortier, on peut penser qu’il leur a bien fallu à un moment ou à un autre fabriquer de la
chaux dans un four à proximité.
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